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Recherches sur le discours social

Titulaire : Prof. Marc Angenot

"À bien réfléchir, ce ne sont pas les individus qui pensent, ce sont les sociétés: ce ne sont pas les hommes qui inventent, ce sont les siècles". Louis Blanc, Questions d'aujourd'hui et de demain, Paris, Dentu, 1873, V, 400.

Il convient de délimiter le projet scientifique et les objets d'étude que se donne le "Professorship James McGill" de langue et littérature françaises, créé à l'Université McGill de Montréal en janvier 2001.

L'objet que je me donne, en tant que titulaire de cette nouvelle chaire, est l'étude des discours comme faits sociaux et historiques. Je pose d'abord - ainsi que je l'ai exposé dans plusieurs de mes livres - que rien n'est plus spécifique à des moments historiques, à des états de société et aux groupes sociaux en lutte que le narrable et l'argumentable qui y prédominent ou qui s'élaborent dans leurs marges. Narrable et argumentable, les deux modes principaux, dans leurs variations historiques, de la connaissance discursive.

Il est particulièrement utile et révélateur pour l'étude des sociétés, de leurs conflits et de leur évolution, d'étudier les formes du dicible/scriptible, les genres discursifs et les topoï qui s'y produisent, s'y légitiment, y circulent, s'y concurrencent, y émergent ou se marginalisent et disparaissent. L'analyste ou le critique du discours est et doit être à cet égard un historien et un sociologue - avec ses objets et démarches particuliers, proche cependant du cognitiviste, de l'historien des cultures, des croyances et des mentalités.

Ma perspective demeure celle d'une étude des totalités. C'est dans cet esprit que j'ai développé le concept de discours social. J'ai posé qu'il fallait chercher à considérer globalement l'immense rumeur de ce qui se dit et s'écrit dans une société - de la propagande politique aux prononcés juridiques, de la chansonnette commerciale aux textes savants et philosophiques, du slogan publicitaire aux homélies, de la conversation de bistrot aux débats des colloques universitaires. Ce qui se dit et s'écrit n'est jamais ni aléatoire ni "innocent"; une querelle de ménage a ses règles et ses rôles, sa topique, sa rhétorique, sa pragmatique, et ces règles ne sont pas celles d'un mandement épiscopal, d'un éditorial de journaliste ou de la profession de foi d'un député. Or, de telles règles ne dérivent pas du code linguistique comme tel. Elles ne sont pas non plus intemporelles. Elles forment un objet particulier, autonome, essentiel à l'étude de l'homme en société. Cet objet, c'est la manière dont les sociétés se connaissent en se parlant et en s'écrivant, la manière dont l'homme-en-société se narre et s'argumente.

Une telle conception de l'analyse du discours, appréhendé dans sa matérialité propre, langagière et pragmatique, est contraire à l'usage archivistique et informatif que l'historien "traditionnel" fait des textes et documents. Par l'exigence de totalisation, d'exhaustivité qu'elle comporte, par l'appréhension préalable d'une socialité anonyme des pensables, des scriptibles et des mises en discours, elle s'oppose également aux démarches traditionnelles de l'histoire des idées avec sa fiction fondatrice de "dialogues au sommet" entre "grands penseurs".

Un certain nombre d'objets d'analyse et de concepts à travailler se dégagent de cette thèse fondamentale. Ce sont les objets que rencontrera constamment l'analyste dont je décris la démarche: discours social, topique, tropes et tropologie, narrèmes et narratique, doxa et doxologie; - axiomatiques, micro-récits et rhétoriques (le mot est pris ici dans le sens de configurations argumentatives spécifiques); - acceptabilité, efficace des discours, fondation et cadre cognitif, légitimation, présupposés, intertextualité et migrations interdiscursives; - topographie discursive, division du travail, hégémonie, dominances, périphéries, coupures cognitives...

Au delà de ces concepts descriptifs, l'analyste qui ne saurait rester à demeure sur le plan descriptif, doit développer une herméneutique critique cherchant, par la décomposition des logiques discursives, par la mise au jour des contradictions latentes et des polémiques internes, par la remontée aux présupposés et aux "mensonges fondateurs", par la confrontation interdiscursive et par l'analyse sociale de la crédibilité, acquise ou perdue, des efficaces socio-discursives, à rendre raison du rôle historique de telle et telle formation discursive, des intérêts sociaux investis, des conditions de son émergence et de son éventuelle obsolescence, et de ce qu'elle peut ou pouvait avoir d'opaque ou d'aporétique en même temps que de crédible, de persuasif et d'existentiellement satisfaisant.

Je ne pense pas - c'est en quoi la démarche décrite ici est étrangère aux études littéraires dans leur flou et leur diversité - qu'il soit à propos de s'emparer des formes esthétiques en les isolant de la gnoséologie sociale et de la circulation interdiscursive - pas plus que je ne pense du reste que le fait ou l'aura esthétiques soient dans un état de société donné le propre exclusif des genres littéraires canoniques. (Je n'écarte pas, faut-il le dire, l'étude de la littérature, mais je ne la conçois pas isolément. Une des questions fondamentales d'une sociocritique des textes dits "littéraires", dans la mesure où celle-ci refuse l'esthétisme formel et le nihilisme qui ne cessent de faire retour dans le discours académique, revient à se demander "Que sait la littérature ?" - que sait-elle dans un état de société donné, qui ne se sait pas ailleurs, dans les autres champs discursifs, publics ou ésotériques).

L'analyse historique des discours, ainsi qu'il apparaît de l'étymologie des notions-clefs que j'ai mentionnées un peu plus haut, résulte d'un bricolage raisonné où se confrontent et se réélaborent d'antiques notions aristotéliciennes et rhétoriques, des objets de la critique des idéologies modernes (celle-ci débarrassée de certains aveuglements doctrinaires et militants), des concepts de la philosophie politique et de la sociologie de la connaissance, des notions de la sémantique et de la pragmatique.

Parmi les objets particuliers que je me propose de continuer à examiner et que j'invite les jeunes chercheurs et chercheuses à examiner avec moi car le domaine est vaste et reste mal exploré, figurent l'histoire des doctrines et des propagandes politiques, l'histoire de la "critique sociale" de 1800 à aujourd'hui, celle des grands remèdes aux maux sociaux, celle des gnoses et espérances historiques, des récits de progrès et de révolution et celle de leur décomposition; en un autre secteur, celui de la résistance à la déterritorialisation moderne, l'histoire des communautés de ressentiment et celle des idéologies communautaires et enracinées continuera à retenir mon attention. Dans ces domaines encore, il s'agit pour moi de décloisonner, de transposer ce que la philosophie pérenne appelle "le problème du mal" en le travaillant comme un objet historique et socio-discursif.

Les corpus étudiés seront de langue française, particulièrement ceux en provenance de la France et de la francophonie européenne. Il n'est cependant pas établi d'exclusive. Dans mes travaux antérieurs, j'ai inclus du matériau allemand, anglais et néerlandais et, dans les Champions des femmes, un ensemble d'ouvrages en latin. La visée qui est affirmée ici est heuristique et méthodologique et ne présume pas de son application à une langue ou une culture données. En dépit de quelques incursions en d'autres époques, mon domaine de réflexion va de 1800 à 2000 et cherche à périodiser les deux siècles de la modernité (c'est à dire notamment à donner un sens non-intuitif à ce terme).

Tirant parti de la subvention de fonctionnement de la Chaire, une nouvelle série, en forme de cahiers de recherche non-périodiques, de Discours social/Social Discourse est lancée. Elle sera formée de monographies d'une centaine de pages ou moins et de recueils collectifs thématiques dans les secteurs de recherche et les méthodologies délimités ci-dessus. Le premier volume est programmé pour paraître en janvier 2001.

Ladite subvention de fonctionnement, complétée d'autres fonds de recherche, permettra aussi l'engagement d'assistants. Enfin, le James McGill Professorship en collaboration avec le Réseau d'analyse des idéologies et des cultures contemporaines (R.A.I.C.C.) créé avec Mme Régine Robin dans le cadre des Initiatives de développement de la recherche (CRSH, Ottawa) et avec l'Équipe inter-universitaire "Le soi et l'autre", présidée par Pierre Ouellet, Ottawa (Grands travaux de recherche concertée, Ottawa), accueillera des chercheurs post-doctorants travaillant dans les domaines ici décrits.
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